JOUR 1 : 8 septembre

Ce matin, au moment de franchir le seuil de ma maison, j'ai subi une forte poussée d'herpès qui a colonisé une partie de ma bouche et de mon menton. Le langage du corps est transparent. Il n'aura échappé à personne que cet herpès, ma cheville et mon genou bloqués il y a dix jours traduisent une évidence : j'ai peur de partir ! Et oui, c'est bien le premier pas qui coûte, celui qui fait sortir de chez soi, qui fait aller vers l'autre. Les peurs trouvent toujours le moyen de s'extérioriser et c'est bien ainsi. La peur est nécessaire face au danger, elle est un puissant ressort de survie. Veillons

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cependant  à la dépasser pour ne pas qu'elle nous invalide et rétrécisse nos vies. Il y a un désir caché derrière chaque peur, une pierre précieuse à dégager de sa gangue. Il nous appartient de la chercher derrière les apparences.

Me voilà donc partie ! Le temps est idyllique, mon amie Estelle est là pour accompagner mon départ, premier cadeau. Sur la plage du Sillon à St Malo, je plante les dix lettres du mot FRATERNITE. J'ai un grand plaisir à le faire, les gens s'arrêtent et font le lien entre ces mots blancs plantés face à la mer et le sort tragique des innombrables personnes ayant péri en voulant émigrer en Europe. Ca y est, le voyage commence, il prend déjà tout son sens.

Je pars le coeur léger, la première personne qui me parle au bout de quelques mètres est une femme d'une soixantaine d'années qui vient de prendre un bain de mer. Cette femme vient naturellement à moi, presque nue. J'y vois un signe de bon augure. En étant dépouillé face à l'autre, la rencontre se fait peut-être plus facilement. C'est le sens de cette marche et la raison pour laquelle je vais demander l'hospitalité.

Le trajet se déroule harmonieusement, je parcours 28 km de bitume sans difficulté et sous un ciel clément. 

Emotion en découvrant la silhouette du Mont Saint-Michel dans le lointain...

Quelques rencontres déjà chaleureuses : un monsieur qui m'accoste et me raconte que depuis des années, il recueille des chiens maltraités, cabossés par la vie. Bernadette et Pascal avec qui je marche un peu. Ils sont sensibles à ma démarche mais se posent avec honnêteté la question : " Et nous, serions-nous capables d'accueillir un parfait inconnu sous notre toit ? Pour vivre heureux, ne dit-on pas qu'il faut vivre caché ?"

18h, l'heure critique où il est temps de se poser la question où dormir. J'arrive au Mont-Dol et avise une maison devant laquelle est garé un camion d'artisan avec l'inscription "Bien au chaud". Je ne peux qu'y voir une invitation à entrer, hélas, personne n'est encore arrivé. Je me décide à escalader la montagne ( 65 m de haut, pouf pouf), ce qui me vaut une vue magnifique sur la baie...et des douleurs aigues aux genoux. Arrivée au village, je demande aux commerçants s'ils ont une idée de qui pourrait m'héberger.L'adorable dame qui tient le café m'offre un verre ( "puisque je ne peux pas vous accueillir chez moi ") et m'assure que je trouverai mon bonheur au...gîte du Sillon (!). L'affaire ne se fait pas, la personne étant finalement en déplacement.

Une heure et quart après mon arrivée dans le village, je trouve enfin le courage de demander sans ambiguité l'hospitalité à Renée et Lucien, charmant couple de retraités. Ils n'ont jamais fait cela, mais pourquoi pas. Je leur sais gré d'être les premiers, d'avoir cette générosité rendue plus spéciale encore car c'est une première. Nous discutons des valeurs liberté et égalité. René est extrêmement sensible sur le sujet des inégalités entre les travailleurs des secteurs public et privé. " Si j'avais su que vous étiez instit', je n'aurais pas pu vous accueillir !". Je le comprends. Les inégalités sont des poisons et dressent des barrières entre les gens. Le sentiment d'injustice est peut-être une des choses les plus ancrées en nous et déclenchent des sentiments exacerbés. 

Je prends congé au matin, n'osant pas demander à mes hôtes de les prendre en photo. Ultime pudeur alors qu'ils m'ont ouvert leur porte, leur table et... leur salle de bains ! Je garderai en mémoire le bon sourire de Renée et les moustaches frémissantes de Lucien.

Aujourd'hui, en ce premier jour de marche, les mots d'Andrée Chédid se sont imposés à moi, ils seront mon talisman sur la route : 

"Qui que tu sois, je te suis plus proche qu'étranger."

Belle route à tous ceux qui marchent dans leur tête !