JOUR 13 : dimanche 20 septembre

C'est avec seulement 3 heures de sommeil dans le corps que je reprends la route, ce qui donne à ma journée de marche un caractère flou et cotonneux.

Je croise plusieurs exploitations avicoles et me réjouis de voir des centaines de poulets s'ébattre en plein air. LOUES soit leurs miséricordieux éleveurs ! Je tente une entreprise de séduction en leur chantant une berceuse géorgienne. Sans succès. J'en déduis que les poules sont bien moins mélomanes que leurs homologues bovins. N'ayant pas dit mon dernier mot, je m'essaie à imiter le cri du coq et pousse quelques cocoricos bien sentis. En quelques secondes, le branle-bas de combat est général, les poules qui picoraient paisiblement un peu partout dans le champ se regroupent par paquets, puis rejoignent le bâtiment d'élevage en file indienne et en longeant la clôture . Je suis abasourdie d'un tel impact et mes imitations deviennent de moins en moins convaincantes, tant j'ai du mal à réprimer mes propres gloussements. Je ne sais trop qu'en déduire, d'ailleurs je laisse à chacun le soin de tirer les conclusions de ce non-événement des plus surprenants.

Après ce coup d'éclat, la journée s'étire comme un vieux chewing gum, sans grand ressort, et pour cause, je dors debout. D'aucuns pourraient penser que je suis ivre à me voir marcher avec la paupière gauche fermée dans le but de grignoter un semblant de repos.

Vers midi, je fais quelques provisions au petit magasin d'alimentation de Villaines-sous-Malicorne. Celui-ci est tenu par Bruno et Laurence, avec qui je m'entretiens quelques instants. Bruno est boucher, il pourrait rendre sa retraite mais ne le fait pas tant qu'il n'a personne pour reprendre son magasin. Il est parfaitement conscient que les commerces de proximité sont les poumons du village.  Le sympathique couple est sensible à ma démarche. La fraternité n'est visiblement pas un vain mot pour eux. Tous les dimanches vers midi, ils refont le monde avec les habitués du village. Je m'étonne du nombre de pommeraies aperçues au fil des derniers kilomètres. Ils m'expliquent que ce sont des travailleurs polonais qui viennent y travailler six mois de l'année car les producteurs ne trouvent pas de main d'oeuvre parmi les demandeurs d'emploi français. Bruno et Laurence se réjouissent de ces contacts avec cette communauté étrangère charmante, polie et très travailleuse.

En arrivant à la Flèche, je tombe par hasard à  la chapelle Notre Dame des Vertus qu'un érudit conférencier fait visiter dans le cadre des journées du patrimoine. Il est passionnant et décrypte de nombreux détails qu'un oeil non averti aurait manqué. La particularité la plus remarquable de cette chapelle est la Porte du Guerrier musulman. " Priez Dieu car en sortant, vous allez peut-être rencontrer le Turc mahométan !" La porte date de 1470 et est contemporaine de la prise de Constantinople ( Istanbul) par les Ottomans en 1453. Le "Turc musulman " était alors le grand ennemi qui avait chassé les Chrétiens d'Orient.

Je poursuis ma visite du patrimoine en faisant un bref passage à l'école du Prytanée national militaire. L'austérité des lieux me met immédiatement mal à l'aise, mais c'est surtout la rigidité des jeunes élèves en uniforme militaire qui me glace. Ils sont là à faire le plan(c)ton toute la journée, on croirait leur jeunesse prise dans les glaces, cryogénisée dans le comportement que l'on attend d'eux, docile et laborieux. "Tu te soumets ou te démets !" Je suis stupéfaite de constater que l'église de l'école est pavoisée de drapeaux tricolores. Je m'étonne que le symbole républicain soit si présent ( 24 drapeaux ) dans un lieu de culte. Vous avez dit "séparation de l'église et de l'état ?"

Je quitte précipitamment les lieux à la recherche d'un abri pour la nuit. En passant devant le siège de Ouest France, je m'apprête à glisser un mot dans la boîte aux lettres quand, ô surprise pour un dimanche  à 18h45, un charmant journaliste m'ouvre la porte. En 10 minutes, Jérôme me questionne, me prend en photo sur la place et écrit un mail pour me recommander à ses collègues de la Flèche car il travaille au Mans et ne fait qu'un remplacement pour le week end.

En passant devant le couvent des visitandines ( religieuses de l'ordre de la Visitation) , j'avise un groupe de femmes qui ont bénévolement fait visiter les lieux en cette journée du patrimoine. Christine m'offre de passer la nuit chez elle, à quelques kilomètres de là.

Il ne nous faut pas longtemps pour briser la glace. Christine est ancienne infirmière et nous évoquons très rapidement le sujet de la vieillesse, de la dépendance, mais aussi le fait que parfois la maladie peut adoucir des rapports autrefois tendus entre les membres d'une famille.

Je ne me lasse pas d'écouter Christine, je bois littéralement ses paroles, tant elles sont empreintes de sagesse et de bonté. Je ne pourrai hélas restituer ici que quelques bribes de notre édifiante conversation.

Elle me raconte que son père a ignoré qu'il était juif jusqu'à ses 14 ans, quand sa circoncision n'a plus échappé à ses camarades de vestiaire. Ses parents avaient fui la Pologne et les persécutions perpétrées à l'encontre des Juifs. Pour protéger leurs enfants, ils avaient préféré cacher une partie pourtant essentielle de leur identité. Plus tard pendant la 2e guerre mondiale, son père fut retenu en captivité en Allemagne et converti au christianisme par le philosophe et théologien protestant Paul Ricoeur, à force de débats emplis d'écoute et de respect mutuel.

Nous parlons religion et spiritualité. " Les gens mélangent tout. Pourtant, on devrait faire la distinction entre la foi, qui relève de l'intime, et le folklore, le théâtre". Christine est croyante et se réjouit  que le Pape François soit un homme simple, charitable et tourné vers les plus démunis.

Elle mentionne le nouvel ouvrage d'Eric-Emmanuel Schmitt, La Nuit de feu, dans lequel le philosophe raconte la nuit qu'il a passée dans le désert, alors qu'il s'était perdu. Pour survivre à la morsure du froid, il s'est enterré jusqu'au cou et malgré l'incertitude et l'incongruité de la situation, s'en est trouvé parfaitement heureux. Cette intimité avec l'univers a donné lieu à une révélation mystique,à une "nuit de feu", à l'instar de son homologue Pascal.

"Il faut aller au désert ", me conseille Christine, pour découvrir le sens de sa vie. "Il faut apprendre à s'arrêter. Aujourd'hui, le temps s'accélère car avec notre monde de consommation, on est toujours pressés d'obtenir."

Elle reconnaît avoir seulement réussi à ralentir au moment de la retraite, qu'elle sait pourtant bien occuper. Christine a consacré sa vie à se mettre au service d'autrui. Infirmière de profession, elle est aujourd'hui présidente de l'association du couvent de la Visitation, fait du théâtre et du soutien scolaire.

Elle est très pédagogue, don qui lui vient certainement de son éducation très éclairée. L 'entendant chanter la Marseillasie, son père lui dit : " Arrête un instant de chanter et lis doucement les paroles, sans la mélodie. Tu me donnes ton commentaire, et après tu chanteras.". J'en ai la gorge serrée tant cette façon de faire me semble la plus éducative. Christine n'a jamais oublié cette belle leçon de pédagogie. "Il faut laisser l'autre découvrir par lui-même, en lui montrant sans en avoir l'air. Tout s'apprend, même être mère." Elle me raconte comment, l'air de rien, elle avait par l'exemple -mais sans faire la leçon et surtout pas culpabiliser- amené une jeune mère à entrer en communication avec son nourrisson affolé par l'indifférence maternelle. 

On ne sait pas ce que vivent les gens.

"Comment juger les autres si on ne sait pas se juger soi-même ? Tout mon travail actuel consiste à ne pas être dans le jugement", explique Christine. " Ce qui m'intéresse, c'est le coeur. L'intelligence, on en fait ce qu'on veut. On tue avec l'intelligence. Ce qui compte, c'est les actes, pas les paroles. Ce n'est pas un hasard si le Christ n'a rien écrit." L'humilité, c'est la voie de la paix et du bonheur. Pour un Chrétien, la paix avec soi, c'est Dieu. Pour un athée, c'est la sagesse. Ce sont les mêmes choses, cachées derrière des mots différents."

Je quitte à regret cette femme extraordinaire qui m'accompagne jusqu'au bureau de Ouest France où je vais répondre aux questions d'une journaliste.

Je repartirai de la Flèche avec ces derniers mots cités par Christine : " Prends ton grabat, et marche !"