JOUR 14 : lundi 21 septembre

"Et vous n'avez pas peur ? Avec tout c'qu'on voit et tout c'qu'on entend..."

Ma réponse a toujours été la même depuis deux semaines, candide : " Bah non, de quoi ?" Et pourtant ce matin, je suis un tantinet mal à l'aise en traversant la forêt. Je décide de mettre mon couteau suisse dans ma banane ventrale, plutôt qu'au fond de mon sac à dos. J'aurais bien du mal à repousser la charge d'un sanglier avec un vulgaire canif, mais sa présence, sans me rassurer, me pousse à plus de vigilance que de coutume.

Ce petit geste banal aura de nombreux échos toute la journée. Est-ce mon intuition qui m'a fait sentir le danger ou est-ce ma peur qui l'a invité à se manifester ? Pensée magique pour certains, il n'en reste pas moins que la journée sera placée sous le signe de l'agressivité.

Je me fais klaxonner par une automobiliste qui considère que je ne traverse pas la route assez vite.

Les panneaux "ATTENTION AU CHIEN " pullullent.

Les fermes traversées sont toutes assorties de gros chiens plus effrayants les uns que les autres : énormes Saint-Bernard et surtout bergers allemands, que dans mon enfance on appelait chiens-loups. Les propriétés sont privées ( de quoi ?) et certains propriétaires dépourvus de la plus élémentaire bienséance, laissant leurs bêtes vous hurler dessus pendant de longues minutes sans songer à les rappeler. Une femme à qui je demandais si ses chiens étaient particulièrement énervés me répond en tournant sèchement les talons : " Non, mais ce sont des gardiens." Je me demande quel trésor recèle la maison de cette femme pour avoir besoin d'être gardée par 6 bergers allemands déchaînés. Plus loin, un monsieur m'explique qu'il a acheté à contrecoeur un Saint-Bernard pour faire peur à d'éventuels voleurs, car de nombreux larcins ont été commis dans la région.

Tout ceci m'attriste et me met mal à l'aise. Après deux semaines de pure ouverture et confiance, voilà que défiance et fermeture s'invitent au bal.

La peur appelle la peur, de proche en proche elle se répand comme gangrène. C'est très net et je plains les habitants de ces villages qui se sont fait manifestement contaminer. Je ne voudrais pas habiter par ici...

Au bout de 28 km, je me déchausse et m'assieds au bord de la route pour faire baisser la température à l'intérieur de mes chaussures.. Deux chauffeurs s'arrêtent et me demandent si j'ai un problème ou besoin de quelque chose. Je décline leur aide en souriant et reprends la route. Un peu plus loin, une voiture s'arrête à ma hauteur. Un homme d'une trentaine d'années me questionne sur ma marche, me dit que je suis courageuse et me propose de se garer pour qu'on fasse connaissance. Mes antennes se dressent aussitôt, je crois reconnaître le parfum de l'embrouille.

J'ai raison de m'inquiéter. Alors que j'ai gentiment refusé sa proposition, l'homme repart..et gare sa voiture 50 mètres plus loin. Oh oh, voilà qui me rappelle le désagréable épisode vécu l'an dernier sur le GR 34 en Morbihan. Un homme m'avait abordé au volant de sa rutilante voiture. Alors que nous devisions aimablement et poliment, il m'avait désarçonnée d'un : " Et sinon, ça vous dirait de me s.... la b... ? " J'avais alors eu une réaction un peu primaire mais salutaire et l'avait menacé de porter atteinte à l'intégrité de sa carosserie manifestement amoureusement entretenue. Je m'étais sentie souillée par cette agression verbale et en étais vraiment indignée.

Je sens cette fois-ci poindre le moment de vérité et m'apprête à vivre un autre épisode SLB. Fort heureusement, un petit pépé édenté arrive à ma hauteur et me demande "si le type m'embête", car il a remarqué que l'homme me suit depuis un moment. Je lui réponds que je ne sais pas encore et décide d'en découdre avec le malotru, avec pour assurer mes arrières le petit pépé vigilant.

Je me dirige à pas décidés vers la voiture, photographie la plaque d'immatriculation et lui dis que je n'apprécie pas du tout son comportement louche. D'ailleurs j'envoie la photo de sa plaque à mon compagnon qui est en mesure de me géolocaliser et donc de retrouver sa trace. Il proteste et affirme l'innocence de ses intentions... mais ne bouge néanmoins pas d'un pouce.

C'est mon chevalier servant qui aura le le dernier mot en le menaçant " d'appeler les flics."

Moralité, la peur du gendarme est bien plus efficace que les tentatives d'intimidation d'une minette en short rose, fut-elle déterminée.

Incroyable mais véridique, 500 mètres après le lieu de l'incident, je tombe en arrêt devant le panneau du lieu-dit : LA PETITE GUERRIERE

Y'a pas à dire, je me sens comme qui dirait "accompagnée " ou du moins, j'ai tous les sens en éveil qui me font capter les liens secrets entre les choses.

Pour terminer d''illustrer mon propos, je joins deux autres photos prises en forêt et symboliquement chargées : une biche aux abois entr'aperçue dans une allée forestière (si si, tout au fond,elle y est) et un graffiti qui se passe de commentaire.

Chaperons de toutes les couleurs, ouvrez grands vos yeux... de biches ! Et vive les pépés solidaires des petites pépées!