JOUR 17: jeudi 24 septembre

Laurent et moi passons deux nuits en camping sauvage. Cette expression me plaît, j'aime la liberté de pouvoir planter la tente n'importe où, à l'endroit où nos corps fatigués décident de prendre du repos, là où ils se sentent suffisamment en sécurité. Le camping sauvage ( ou "camping libre" comme le rebaptise l'ami Pierre), rémanence dans ce monde hyper moderne de notre archaïque passé de nomades...

Les nuits sont fraîches et il faut bien s'emmitouffler dans nos vêtements et nos sacs de couchage. Je suis néanmoins réveillée par le froid et décide de m'enrouler à grand bruit dans une couverture de survie, ce qui me vaut le surnom de "papillotte"...et un fou-rire partagé au milieu de la nuit.

Laurent va bientôt repartir, il doit retourner à Saint-Brieuc pour travailler sur le nouveau spectacle de la compagnie Fiat lux,"Dis-moi", dont voici la présentation par le théâtre de la Passerelle : "A partir de souvenirs racontés par des personnes âgées et collectés dans divers établissements de la ville ou à leurs domiciles, Didier Guyon et la compagnie Fiat Lux créent un spectacle de théâtre gestuel plein de sensibilité. On y entend de nombreux parcours de vies, parfois atypiques, parfois tortueux et toujours authentiques. Le metteur en scène a choisi de préserver cette authenticité en conservant dans la bande son les hésitations, les accents, les tremblements dans la voix et les silences. Ces voix sont alors «interprétées» sur scène par deux comédiens masqués qui font «résonner» les textes à travers leurs gestuelles. L’expérience des anciens n’est pas ici portée au rang d’exemple mais juste l’illustration de la dimension universelle de ces questionnements qui accompagnent la recherche de réalisation de l’être humain durant toute sa vie."

«L’expérience est une lanterne accrochée dans le dos qui n’éclaire que le chemin parcouru», écrivit Confucius.

Laurent voit un lien fort entre ce spectacle et le thème de la fraternité. Pour lui, il s'agit de tisser du lien entre les générations en donnant à entendre les paroles de personnes qui ont en leur fin de vie beaucoup moins de liens sociaux et qui se sentent parfois en marge de la société. Elles parlent de ce qui a été déclencheur pour elles: leur métier, leur rapport aux autres, leur expérience de vie.
Vu leur âge, elles sont nombreuses à avoir connu la guerre et ont vécu de nombreuses expériences très fortes, comme par exemple ce jeune garçon de 8 ans qui découvre en allant chercher du charbon à la cave, le pied d'un milicien abattu par les résistants.
Ou cet ancien médecin qui,au moment de la légalisation de l'IVG, quitte un poste très bien payé pour un autre beaucoup moins rémunérateur afin de pouvoir pratiquer l'avortement et ainsi être en accord avec ses convictions. Ou encore cette femme qui avoue avoir vécu un cauchemar auprès d'un mari voyeur, quand tout le monde lui répétait à quel point elle avait de la chance d'avoir une famille unie,catholique pratiquante. Le fossé entre l'image sociale et ce qui se passait dans l'intimité de la famille lui était insupportable...et pourtant elle l'a supporté toute sa vie, en souffrant le martyre.

Laurent ajoute : "Parfois on ne trouve pas de solution, parfois on est lâche ou courageux, parfois on ne fait pas le bon choix, c'est précisément cela qui fait notre humanité. J'espère que les spectateurs seront touchés par ces parcours de vie et leur universalité. Les 7,8 et 9 octobre à Saint-Brieuc, les personnes interviewées viendront assister au spectacle. Souhaitons qu'elles apprécient que leur parole soit ainsi relayée et honorée."

N'avons-nous pas tous en effet le besoin criant d'être entendu dans notre vérité ?

A la mi-journée,Laurent repart en stop vers le Lude et je retrouve mes parents qui,de retour de vacances, ont décidé de faire une halte afin de marcher un peu avec moi. Nous découvrons avec intérêt les maisons troglodytiques qui pullulent dans la région. Mon père se souvient de sa grand-mère Germaine venue habiter dans une de ces maisons pour vivre avec son mari épousé en secondes noces à l'âge de 65 ans. Parole donnée, parole tenue.La première femme de cet homme lui avait dit avant de mourir : " Quand je serai morte, ce serait bien que tu épouses Germaine." Et c'est ce qu'il fit.

Les mots LIBERTE et FRATERNITE résonnent particulièrement pour Paulette, ma mère. Elle ressent fortement une sensation de liberté dès qu'elle est sur son vélo, sport qu'elle a découvert à 38 ans et pratiqué très assidûment depuis avec mon père.Le vélo est un sport accessible à tous et qui permet de réaliser de petits déplacements ou de grands dépassements...de soi ! Mes parents ont ainsi effectué un Tour de France à vélo ( presque 5000 km en moins d'un mois), des diagonales ( tiens, tiens..), Paris-Barcelone, Paris-Rome, et une dizaine de Paris-Brest-Paris chacun. Pour les non-initiés, cette épreuve compte 1200 km à parcourir en moins de 4 jours. C'est un véritable exploit et c'est précisément dans ce type d'épreuves que Paulette a vécu des expériences de fraternité. Quand le corps est poussé dans ses retranchements, quand on va au bout de ses limites physiques, il faut pouvoir compter sur des ressources d'entraide, sans quoi l'exploit est quasiment impossible. J'ai toujours eu une immense admiration pour ces sportifs anonymes, qui loin du show business, vivent les vraies valeurs liées au sport.

Je trouve refuge pour la nuit sur le parking de la mairie de Neuillé-Pont-Pierre, dans la voiture de mes parents. Hélas, au moment de m'endormir, je suis horripilée par l'alarme stridente qui se déclenche...7 fois,chaque fois que je bouge un cil ou remue un cheveu. Nous finissons par trouver la solution : laisser une porte ouverte afin de tromper l'alarme sans toutefois décharger la batterie.

Confiance et ouverture à pratiquer ce soir-là aussi afin de trouver le sommeil...