JOUR 21: lundi 28 septembre

Je quitte Tours avec en tête l'image des belles personnes rencontrées. Je songe à Anne-Marie, dame d'un certain âge à qui je voulais, par souci de pédagogie, expliquer des mots technologiques tels que "blog ou application pour smartphone " et qui me répond, légitimement offusquée que je la prenne pour une vieille dame : " Vous savez, je connais tout ça, je suis quand même agrégée de physique-chimie!" Elle me rappelle ma grand-mère Andrée, décédée l'an dernier 48h avant son centième anniversaire, et que je n'ai jamais pu considérer comme une vieille dame, malgré son grand âge, tant elle était vive d'esprit et jusqu'au bout connectée au monde.

Je repense aussi à ce monsieur à qui j'ai parlé hier à l'entrée de la basilique. Intriguée par sa tenue de militaire bardé de médailles et portant drapeau, je l'avais interrogé sur la raison de sa présence à la messe qui était sur le point de commencer. Il m'avait alors appris qu'il était là pour un rassemblement de médaillés militaires et expliqué les grandes distinctions qu'un citoyen peut recevoir.  Dans l'ordre de prestige : la légion d'honneur ( pour services rendus à la nation ), la médaille militaire ( pour des actes de défense de l'ordre national ou international ) et l'ordre national du mérite (dont j'ai oublié les conditions d'attribution).

A plusieurs reprises sur le chemin, je croise un vieil homme malicieux  coiffé d'un bandana bleu et s'aidant d'une canne pour marcher. Nous donnons tous deux une version tourangelle du lièvre et de la tortue. Je le dépasse d'abord d'un pas alerte :  " Ah, ça y va  !", me dit-il. Puis, il me double un peu plus loin car j'ai ralenti, tout occupée à consulter mon smartphone : " C'est la régularité qui compte ". Je reprends mon avance quelques mètres plus loin puis m'arrête ensuite pour enlever mes chaussures : "Ah, on n'est pas rendus à Loches !" Cette phrase sera donnée en offrande à la marcheuse que je suis par TOUTES les personnes croisées entre Tours et Loches. Je suppose que cette énigmatique maxime vient de l'homonyme " loche" ou limace, dont la molle vélocité est connue de tous. Je n'ai jamais apprécié la proximité de mon patronyme ( Lochu ) avec ce reluisant animal, mais là je ne peux y échapper et profite de cette étape lochoise pour exorciser la ridicule association (voir figure ci-jointe ).

Quelques temps, plus tard, un cycliste s'arrête à ma hauteur et me dit qu'il m'a vue la veille à la basilique. D'abord dubitative, je reconnais ensuite... mon médaillé militaire, méconnaissable avec casque et cuissard ! Nous nous esbaudissons de cette coïncidence, d'autant plus improbable que je n'aurais pas dû prendre cette route, mais plutôt le chemin de randonnée. Jean-Luc, Morbihannais transplanté en Touraine, me vante les charmes de sa région d'adoption. Je suis impressionnée par la culture de mon interlocuteur, ainsi que par ses qualités de pédagogue. Il me propose l'hospitalité, mais je dois décliner l'invitation car je suis déjà attendue ce soir chez la tante du mari de mon amie d'enfance. " La vie est un mystère, mais c'est un cadeau !" Merci Jean-Luc pour cet ultime enseignement !

Peu avant d'arriver à destination, je passe mon 500e kilomètre parcouru depuis St Malo. Je suis peu ou prou au tiers de mon périple !

Jeanne m'accueille chez elle avec une simplicité et une générosité qui me mettent tout de suite à mon aise. Nous ne nous sommes jamais vues mais pourtant nous sommes parentes au je-ne-sais-plus-combientième degré. C'est une Seigneur comme l'était mon arrière-grand-mère maternelle. Je connais deux soeurs de Jeanne depuis une vingtaine d'années et je sais combien la fraternité et l'esprit de famille n'est pas un vain mot chez eux. Une fratrie de douze, un père syndicaliste, voilà qui donne de bonnes bases pour construire un esprit solidaire et ouvert aux autres. Au cours de la discussion, Jeanne réaffirme à plusieurs reprises la nécessité des luttes sociales, car "rien n'est jamais acquis !" et déplore la difficulté qu'ont les gens aujourd'hui à se mobiliser.

Nous dînons avec Jean-Henri, hôte que Jeanne reçoit pour quelques mois. Plusieurs fois vingtenaire, Jeanne ne souhaite plus vivre toute seule et désire partager sa maison avec d'autres personnes. Elle a accueilli pendant dix ans de jeunes assistants étrangers et voudrait continuer à enrichir sa vie au contact d'autres personnes. Je peux fournir les photos des chambres qu'elle loue, si d'aventure un lecteur ou une lectrice avait besoin d'une bonne adresse à Loches. La maison de Jeanne est décorée avec beaucoup de goût, logique pour une fine cuisinière ! Avis aux amateurs !

Le lendemain matin, elle m'accompagne pour un bout de chemin. J'ai toutes les peines du monde à la suivre, tant elle marche vite. En deux heures, nous parcourons 10 km , alors qu'en temps normal, je ne dépasse jamais la bonne vieille moyenne de 4 km/h ! Je suis impressionnée par cette femme courageuse, qui a pris son destin et sa liberté en main. A plus de quarante ans, elle a réussi à s'extraire d'une condition qui ne lui convenait pas (agricultrice) et à faire une formation pour devenir aide-soignante. Il en fallait de la détermination pour faire face à la désapprobation du milieu paysan et se former loin de son domicile avec six enfants à élever ! 

Nous évoquons aussi les conditions de vie en maison de retraite et dans les services de gériatrie des hôpitaux, car Jeanne a effectué toute sa carrière d'aide-soignante auprès des personnes âgées. Nous parlons de la très délicate question de la liberté de finir sa vie dans les conditions qui nous conviennent. Nous sommes d'accord pour refuser l'acharnement thérapeutique, mais convenons qu'il est difficile de légiférer sur l'euthanasie.

Je quitte Jeanne avec un pincement au coeur, nous repartons dos à dos sur notre portion de voie ferrée.Puissé-je traverser les décennies avec autant d'amour et de sagesse que la Jeanne qui se passe de canne !