JOURS 27 et 28: dimanche 4 et lundi 5 octobre

Hier soir, je suis arrivée entre chien et loup à Châteauroux chez la marraine de mon amie Françoise. Michèle est une ancienne institutrice, et nous avons à ce titre beaucoup de choses à nous dire. Nous évoquons l'évolution du métier et de ses conditions d'exercice. J'ai du mal à imaginer comment elle a pu travailler avec des classes de plus de 50 élèves de maternelle, parfois avec du matériel réduit à une peau de chagrin. " Les enfants de maintenant ne sont plus les mêmes", ou plutôt, le rapport à l'école a changé. Il est clair que nous passons aujourd'hui un temps considérable à éduquer les enfants, quand autrefois on dispensait surtout de l'instruction aux élèves. L'instruction, passeport pour l'autonomie et donc la LIBERTE.

Au Moyen-Âge, l'Eglise avait le pouvoir sur les gens peu instruits en leur faisant peur, en leur promettant d'aller griller en Enfer s'ils n'étaient pas dociles, s'ils s'écartaient du "droit chemin". Je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec notre époque moderne où ceux qui ont le pouvoir ( dirigeants, medias, magnats, lobbys,...) maintiennent le commun des  mortels dans un état de stu-peur ( au sens de torpeur, engourdissement, hébétude) en leur servant quotidiennement des informations plus effrayantes les unes que les autres ou des divertissements ( du latin divertere, détourner de ) des plus affligeants. Méfions-nous de ce déluge de catastrophes infernales. Méfions-nous des programmes qui abrutissent et nous tirent vers le bas. Méfions-nous de cette tentation de "vivre par procuration devant notre poste de télévision", comme le chantait si justement Jean-Jacques Goldman.

" On est traités comme des moutons. Heureusement, on a encore la liberté de penser; ça, ils ne peuvent pas nous le prendre." J'aimerais tellement en être si sûre, Michèle...

" Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.", article premier de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. 

Comme tous mes précédents interlocuteurs, Michèle trouve que l'égalité n'existe pas dans les faits, et cela se voit déjà chez les enfants. Pas les mêmes aptitudes au départ, pas le même accompagnement à la maison. Même en ayant la même maîtresse,  certains vont faire des progrès fulgurants en une année quand d'autres ne vont pas décoller. Je cite la proposition faite par Pierre de remplacer cette utopique "égalité" par le mot "équité" , qui serait plus fidèle à la réalité. Comme nous ne sommes pas tous égaux, tendons vers l'équité et donnons plus à ceux qui en ont le plus besoin. Michèle souligne le fait que nous devons non seulement apprendre aux enfants quels sont leurs droits, mais également leurs devoirs envers la société. L'un ne va pas sans l'autre. Pour elle, les civilités sont les bases du vivre ensemble. Sans cela, difficile de cohabiter harmonieusement.

Les sujets de conversation s'enchaînent et nous ne parvenons à nous quitter que dimanche à 14h, après une délicieuse blanquette de veau et une crème au chocolat aux parfums d'enfance. Je reprends la route et me dirige vers ARDENTES, le village où je compte faire étape le soir. Je voulais absolument m' y arrêter afin de rendre un discret hommage à toutes les femmes dont le feu intérieur alimente tant de foyers...

En chemin, je tombe en arrêt devant une vision sidérante ( voir figure 1), puis en admiration devant une ardente feuillue qui fait son intéressante. ( voir figure 2)

 Arrivée à destination, je me fais littéralement cueillir sur le bord de la route par le sourire de Geneviève, qui m'invite aussitôt chez elle au lieu-dit " La cueille"(!)

C'est peu dire que je me sens pleinement la bienvenue chez le couple adorable qu'elle forme avec Daniel. Nous discuterons à bâtons rompus pendant des heures avec leur fils Noé, et il m'est impossible de retranscrire ici la richesse de nos échanges. Tous deux sont de la génération du baby boom et ont eu un grand sentiment de liberté en arrivant à l'âge adulte au début des années 70. La fin de grands conflits mondiaux, le plein emploi, la libération des moeurs, tout cela concourait à un sentiment de liberté accrue. Quarante ans plus tard, c'est plutôt un recul des libertés qui se fait sentir d'après eux. Geneviève, éducatrice de métier, évoque avec nostalgie l'époque où elle pouvait être créative dans son métier, où on faisait suffisamment confiance aux équipes pour leur laisser prendre des initiatives. Cette époque n'est plus, et nous le déplorons de concert.

Daniel était professeur en lycée technique. Pour lui, un enseignant devrait être tout au long de sa carrière en situation d'apprentissage et de remise en question. Il devrait aussi être capable de reconnaître ses lacunes, chose que certains collègues ont du mal à faire...

Geneviève m'invite à rester une journée de plus, pour me reposer, alimenter le blog, continuer à partager. " Une petite femme qui marche, et voilà qu'on discute de tout !" s'exclame-t-elle. Elle se réjouit de ma venue qui lui permet de se rendre compte qu'elle est encore disponible à la rencontre, à la remise en question, à l'ouverture à l'autre. " Ce n'est pas si évident car à nos âges, on évolue souvent dans les mêmes cercles. "

J'ai très envie de rester un peu plus, mais je dois continuer ma route et passer le Massif Central avant l'arrivée du froid. Je pars à regret et constate qu'il est difficile de s'arracher du nid douillet de leur maison. " C'est normal, dit Daniel, pour entrer il faut pousser la porte, alors que pour sortir, il faut la tirer. C'est plus difficile!" 

Je découvrirai plus tard les mots touchants qu'il m'a laissés sur mon carnet de route, en écho à la figure 1 et aux propos de l'astronaute Neil Armstrong: " Pas besoin d'aller sur la lune pour faire un pas pour l'humanité !"

Un peu plus tard sur la route, alors que j'étais moi-même dans la lune, je fus soudain frappée par la vision de petits pieds...humanoïdes. L'esprit du chemin continue à tisser son fil...