JOURS 53 et 54: vendredi 30 et samedi 31 octobre, Crest-Dieulefit(26), 31 km

Ma traversée du département de la Drôme me laissera des souvenirs impérissables. Paysages somptueux rehaussés par la magnificence de l'automne, reliefs un peu plus exigeants pour les muscles, mais surtout, rencontres chaleureuses et nourrissantes.Jacques,Yvette, Frédéric, Yannick, Chansak, Lolie, Esther, Claire, Guy, Michel, Véronique, toutes ces personnes m'ont offert leur sourire et un peu de leur intimité. Quel trésor !

A l'heure où j'écris ces lignes, je me rends compte que je ne pourrai consacrer beaucoup de temps à évoquer ces dernières rencontres. Le temps me manque, Marseille n'est plus si loin et je ne peux plus accumuler davantage de retard de rédaction. Et puis, je perds une énergie considérable avec les problèmes de connexion qui me font faire et refaire tant de fois les mêmes manipulations. Sans mentir, c'est un travail colossal que d'alimenter ce blog malgré les difficultés techniques récurrentes. Je fais de mon mieux pour écrire au plus près du temps vécu, mais à l'impossible ne suis tenue.

J'ai rencontré Chansak et Lolie à un carrefour, alors que je ne savais quelle direction prendre, à une heure tardive où une erreur d'aiguillage aurait pu me faire errer dans les collines à la nuit tombée. Le jeune couple franco-mexicain m'a gentiment invitée à passer la nuit dans la roulotte remisée sur leur terrain. J'ai été charmée par l'harmonie se dégageant de leur jeune famille, par la vivacité et la malice de leur petite Nakou, par la douceur de Lolie, magnifiquement enceinte de leur deuxième enfant. Le jeune couple s'est rencontré au Mexique, a vécu au Guatemala et finalement décidé de poser les premières fondations de leur famille en France. Je leur envie un peu cette liberté des jeunes adultes de 25 ans, âge où tout semble encore possible, ouvert, avant que les mâchoires de la routine ne se referment sur la souplesse de la vie.Tous deux parlent français et espagnol, et c'est touchant de constater que chacun s'exprime préférentiellement dans la langue de l'autre. Lolie apprend le beau métier de sage-femme, tandis que Chansak exerce celui de charpentier. J'admire la guitare incrustée de perles de rocaille qu'il a décorée avec patience. Il en joue au sein d'un groupe de cumbia, cette musique apparue au moment de la libération des esclaves noirs de Colombie. Au petit matin vers 6h30, je suis réveillée par le son du tambour traditionnel joué par Chansak. J'aime cette ambiance un peu mystérieuse, ma journée débute comme un rêve.

Peu de temps après les avoir quittés, je fais escale au joli village de Rochebaudin où j'espère trouver de quoi boire chaud pour me réchauffer. Le restaurant LE SMILE est déjà ouvert, et je déguste un bon chocolat et deux cookies "home made", tout juste sortis du four par Caro et gracieusement offerts par la maison ! C'est le deuxième couple mixte que je rencontre aujourd'hui, puisqu'elle est américaine et que Jimmy est Français. Celui-ci est intéressé par ma démarche, il pense que de nombreuses personnes aimeraient vivre cette liberté que je me donne, liberté de voyager, liberté aussi de prendre un temps hors du travail. Jimmy exerce deux activités professionnelles. Electricien de formation, il travaille les week ends au restaurant qu'il tient avec sa compagne. Il reconnaît avoir beaucoup plus de satisfactions au restaurant, car les gens viennent par plaisir, alors que dans son métier d'électricien, il souffre du relationnel avec les clients qui souvent rechignent à payer le prix demandé. Je rêve d'un monde où chacun exercerait son travail avec joie et légèreté, en ayant le sentiment d'être utile et d'offrir son talent aux autres !

C'est une journée particulièrement physique qui m'attend aujourd'hui, car le dénivelé est important. Je choisis de rallier le village de Poët-Laval ( clin d'oeil à mon ami Patrice Repusseau, poète lavallois) en prenant la variante réservée aux randonneurs chevronnés. C'est avec les pieds, les mains et le bâton entre les dents que je grimpe jusqu'au "trou du furet", minuscule percée qui me permet de passer de l'autre côté de la falaise. Le trou est juste assez grand pour y glisser mon sac, et j'achève cette exigeante ascension non sans avoir remercié tous mes muscles pour leur précieuse disponibilité.
Au sommet, je sympathise avec un trio d'amies, Hélène, Karine et Esther Gaubert. Nous profitons d'une vue panoramique sur la région, encore magnifiée par la lumière rasante de la fin d'après-midi. Esther est ravie de parler avec moi, cela lui redonne envie de marcher au long cours.Elle dirige une compagnie de théâtre, "Le Théâtre des innocents" et a publié trois ouvrages en tant qu'écrivain:
Burkina rose du désert(carnet de voyage publié chez L'Harmattan),Juste à côté (qui raconte la vie de RMIstes, éditions Fayard) et En équilibre ( qui raconte la vie de hippies actuels en Ariège, éditions L'Harmattan).
Nous évoquons nos parcours de vie, tant sur le plan professionnel que personnel. Esther évoque ces couples au long cours, ces couples rarissimes qui ont le génie de l'amour -comme d'autres ont un génie artistique-, qui ont reçu la grâce d'aimer leur partenaire toujours plus profondément au fil du temps.
Cette parole d'Esther colorera le reste de ma soirée et je l'emporterai dans mes songes, dans la lumière dorée de la fin du jour, jusqu'aux portes de Dieulefit.

NB: dream ( rêve en anglais), drum ( percussion en anglais), drom ( route en romani)