JOURS 66, 67 et 68 : jeudi 12, vendredi 13 et samedi 14 novembre, de Puyloubier à Cassis

Ce matin je quitte Sabine avec la sensation de laisser une amie, c'est doux et douloureux à la fois. J'ai une très grande journée de marche devant moi, environ 35 km pour rejoindre à pied l'hostellerie de la Sainte-Baume où je dois retrouver ce soir Pierre et Claire qui ont décidé de m'accompagner pour les 4 derniers jours de ce périple. L'étape n'en finit pas de s'étirer, et je dois me rendre à l'évidence : il va me falloir marcher deux à trois heures de nuit dans la forêt pour atteindre mon but, avec seulement 30 % de batterie restants sur mon téléphone, une autonomie incertaine de ma lampe de poche et absolument aucune route à proximité. Je décide que le jeu n'en vaut pas la chandelle et coupe à travers les chemins, tout en maugréant contre le tracé du GR qui m'a fait faire des détours inutiles et perdre un temps précieux de clarté diurne. Je me félicite de cette option raisonnable. Depuis le Ventoux, j'ai enchaîné les arrivées de nuit avec traversées de forêt, où j'ai dû me confronter de plein fouet à mes peurs, y compris celle de mourir. 

Malgré mes précautions, je me fais cependant surprendre par la nuit et me trouve incapable de quitter le sentier forestier, seulement distant de la route d'une vingtaine de mètres. J'entends des sangliers détaler tout près de moi et suis saisie de frayeur. Aux cris suraigus de" Poussez-vous les sangliers !" succède une crise de panique et de désespoir alors que je me retrouve complètement bloquée dans le taillis inextricable que j'ai enfin entrepris d'escalader pour accéder à la route. Rien n'y fait, je ne peux plus avancer, je m'encastre les membres, le corps et le visage dans les buissons touffus et n'ai d'autre choix que de rebrousser chemin, dans la nuit et le découragement le plus total. Une longue plainte animale s'échappe alors de moi, j'ai l'impression d'être une louve blessée qui hurle son désespoir. Trop de peurs contenues ces derniers jours, la bête aux abois est lâchée. Je ne sais combien de temps auront duré ces hurlements suraigus, mais cela m'a paru une éternité. Une éternité de femme sauvage. Je crois qu'à ce moment-là, ni homme ni bête n'aurait osé s'approcher de moi, tant j'étais animée d'une puissance animale énorme, l'énergie du désespoir.

Une fois sur la route, j'ai eu beaucoup de mal à me faire prendre en stop, le noir de la nuit était d'encre. Seule une femme-taxi m'a prise en pitié et amenée au prochain village, où Pierre est venu me recueillir, après avoir lui-même conduit 900 km dans la journée !

Après une bonne nuit de sommeil à l'hostellerie, nous prenons le lendemain le chemin vers la Sainte-Baume, grotte creusée à flanc de falaise où la sainte Marie-Madeleine aurait, d'après la tradition provençale, passé les dernières années de sa vie. Au premier poteau indicateur, nous avisons une chaussure de randonnée abandonnée. Incroyable, c'est un pied gauche de la même pointure que ma propre paire qui bat de l'aile! Je me dis que c'est un ultime signe d'encouragement à aller jusqu'au bout de cette marche et demande à Pierre de récupérer la chaussure en fin de journée, si elle est toujours là, pour me dépanner le cas échéant.

Arrivés sur la crête, Pierre redescend tandis que je poursuis la marche avec Claire, au milieu des chèvres semi-sauvages et au coeur d'une nature très minérale. Nous arrivons de nuit à Cuges-les-Pins où Pierre nous a déniché un abri pour la nuit. Après avoir fait la tournée des cafés, il a finalement trouvé refuge auprès du presbytère de la paroisse St Antoine. C'est Michelle qui nous accueille dans la salle paroissiale, Michelle avec deux ailes, précise-t-elle. Nous sommes immédiatement touchés par l'humanité de cette femme à la générosité angélique. Au moment de la prendre en photo, elle nous dit doucement que cet acte n'est pas anodin pour elle, pas évident à accepter. Sur le premier cliché où elle apparaît, elle a deux ans, elle est sur les marches d'une église, et sa mère vient de l'abandonner. Michelle a donc été recueillie et élévée par les prêtres de la paroisse,et leur a témoigné reconnaissance et fidélité tout au long de sa vie, même quand elle a pu retrouver la trace de sa famille biologique. Elle nous montre l'arbre qu'elle a dessiné sur le mur de sa chambre où figure chaque personne chère à son coeur.Nous sommes extrêmement touchés par sa grâce et l'amour infini qui se dégage de sa personne. 

Au coeur de la nuit, nous apprenons par facebook le drame qui vient de se produire à Paris. Le choc est terrible et nous anéantit.

Au matin, Michelle nous retrouve et nous apprend qu'elle a perdu deux membres de sa famille dans les attentats. Nos coeurs saignent, nos bouches se tarissent de mots. Pierre prend sa guitare. La musique et la poésie pour panser l'impensable...

Nous retrouvons Aline pour une journée de marche partagée et lui apprenons l'horrible tragédie qui endeuille notre pays.Je mets mon fanion en berne, grâce à un bracelet noir trouvé hier par Pierre et que j'ai récupéré en disant : " Donne toujours, ça peut servir..."

Nous sommes tous sous le choc toute la journée, tristesse et accablement nous submergent. Je suis heureuse de cheminer en compagnie de Claire et d'Aline, c'est vital de se serrer les coudes dans des moments de pareil désespoir, de s'accrocher à l'humanité de nos frères et soeurs qui n'ont pas perdu le sens sacré de la vie.

Aline et moi terminons notre marche ensemble jusqu'à Cassis. Le jour en mourant nous offre la somptuosité de sa lumière. La beauté nous console.