JOUR 70 : Lundi 16 novembre, du col de Sormiou au Vieux-Port de Marseille

Ce matin, le temps est radieux, le ciel immaculé, absolument pas entaché par la peine des hommes. C'est aujourd'hui le 70e et dernier épisode de cette longue marche entre St Malo et Marseille. Je n'ai pas accès à l'allégresse ni au sentiment gratifiant du travail accompli. Tout est recouvert par l'épaisse cendre de découragement qui s'est abattue sur moi dans la nuit du 13 au 14 novembre.

Ce sont les attentats de janvier qui m'ont mise sur la route. Ce choc terrible m'a donné l'idée puis la force de me mettre en mouvement,d'aller voir sur le terrain ce qui se passait dans la tête de mes compatriotes. J'ai décidé d'aller interroger leur rapport aux valeurs LIBERTE, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, tant sur le plan des idées que dans leur application au quotidien. J'ai été reçue partout avec respect, ouverture d'esprit,simplicité et chaleur. J'ai été éblouie par l'hospitalité reçue, comblée par la bienveillance et la générosité de mes hôtes. Ma marche a noué entre elles une ribambelle de personnes dont les portraits me remplissent de joie. Je suis également pleine de gratitude pour la communauté de lecteurs qui m'a suivie tout au long de cette aventure et dont l'accompagnement de qualité m'a donné tant de forces.
J'arrive à destination en ce lundi 16 novembre,au terme de 1600 km de marche, 3 jours après cette nouvelle vague d'attentats qui a endeuillé notre pays. Sur le plan symbolique,c'est terrible. Ca finit comme cela a commencé, dans un bain de sang. Je dois lutter contre l'idée que cette aventure n'a servi à rien, que mon désir de partager un espoir de paix, de dialogue et de confiance en l'autre s'effrite sous le choc de l'impensable sauvagerie.
Heureusement je ne suis pas seule. Je marche avec mes parents, avec les amis Claire et Pierre, puis avec Georges et Isabelle qui me rejoignent pour les derniers kilomètres.
Et puis, il y a aussi quelques messages reçus par textos ou sur le blog : celui de Marc, de Bernard, de Pascale, de Françoise, de Christine, de Jean-Christophe, d' Alexandre, tous me réconfortent et me disent que je n'ai pas fait tout cela pour rien. J'en avais grand besoin, merci à vous tous.

Il est 17h. Nous arrivons sur le Vieux-Port de Marseille, quai de la Fraternité ( anciennement quai des Belges). Il n'y pas de comité d'accueil, puisque nous sommes tous les 7 arrivés à pied. Jocelyne et Serge, amis de Claire, nous rejoignent, et enfin Aline. Nous discutons avec Antonin, un jeune homme intrigué par notre petite troupe. On prend une photo, simplement. Ce midi, j'ai découpé avec l'aide de Claire les lettres du mot FRATERNITE dans du carton plume que Pierre est allé acheter pour moi. Le 8 septembre, j'ai planté ces dix lettres dans le sable de la plage du Sillon, à St Malo. J'avais envie de les déposer ici, sur le port, au terme de cette longue marche. Mes amis avisent un autel improvisé sous l'Ombrière, cette place dotée d'un plafond recouvert de miroirs. Quelques personnes s'y recueillent. Comme partout en France, des bougies, des fleurs, des textes pour honorer la mémoire des victimes et se tenir bien chaud.

Je dépose petit à petit à terre les lettres du mot FRATERNITE. Les gens applaudissent. Pierre commence à leur expliquer mon aventure,puis leur dit que je vais leur "montrer ce que la fraternité a dans le ventre.". Je décompose alors le mot et recompose l'anagramme NATIF TERRE. Les gens applaudissent à nouveau, visiblement touchés. Certains, très émus, viennent m'embrasser. Le moment est beau, simple, émouvant.

Quelqu'un éprouve le besoin de communier par le chant et entonne la Marseillaise. Moi aussi, j'ai envie d'être avec les gens, de faire corps avec eux dans la peine et le désarroi. Mais il m'est impossible de le faire en prononçant les paroles de Rouget de Lisle. Alors, parmi mes compatriotes chantant l'hymne national, je lis sur les lèvres de Pierre et chante avec lui sa version de la Marseillaise dont voici le refrain :

" Hourrah, voici l'espoir
Le chant de la victoire
Marchons, marchons
La liberté éclaire le monde entier ! "

Ce moment se reproduira une heure plus tard, quand la foule se sera densifiée. Parmi les quelque 2000 personnes qui chanteront avec ferveur et émotion l'hymne national, Pierre et moi reproduirons notre travail de fourmis, alignées en actes et en paroles. Nous aimons tous deux notre pays, nous sommes aussi meurtris que toutes les personnes présentes, mais notre conscience nous empêche de laisser certaines paroles s'échapper de notre bouche. On ne peut construire la paix avec les mots de la guerre et de la haine, c'est notre intime conviction et nous n'avons d'autre choix que d'être cohérents avec nous-mêmes.

Nous quittons l'Ombrière et allons nous mettre en quête d'un restaurant pour clore en intimité cette longue marche. Un immense merci à Gérard, Paulette, Claire, Pierre, Georges, Isabelle, Jocelyne, Serge et Aline d'avoir tenu à être présents avec moi pour ce moment si particulier.

Merci du cadeau de votre présence.