Chers amis,

Je viens d'assister aujourd'hui à Paris à une émouvante et fort instructive journée d'hommage à Jacques Lacarrière, écrivain-voyageur, poète, humaniste, historien, ethnologue, philosophe disparu en 2005. J'ai envie de partager avec vous des fragments d'un texte initialement écrit en 1983, remanié depuis, et dont l'actualité est plus que criante. Jugez plutôt :


"Pour moi, la culture, c'est (...) tout ce qui refuse les similitudes, l'immobilisme des racines, les miroirs de la mémoire close, c'est tout ce qui refuse - ou écarte - ce qui est exactement semblable ou similaire pour rechercher ce qui est différent, ce qui est dissemblable. Etre cultivé aujourd'hui, ce n'est pas lire Tacite ou Homère dans le texte (cela c'est de l'érudition), ce n'est pas non plus connaître par cœur les composantes chimiques du sol de Mars ou de Saturne, c'est tout simplement admettre - jusqu'en sa propre création - la culture des autres ; c'est même au besoin se mêler à elle et la mêler en soi. Etre cultivé aujourd'hui, c'est porter en soi, à sa mort, des mondes plus nombreux que ceux de sa naissance. Etre cultivé aujourd'hui, c'est être tissé, métissé par la culture des autres.

Le monde est en état de crise, c'est sûr.
Mais il l'était aussi à l'époque glaciaire et la crise était plus redoutable encore. Heureusement, l'Information - ni les informations - n'existait encore, les hommes du Paléolithique ignoraient donc qu'ils vivaient à l'époque glaciaire et grâce à cela, le monde fut sauvé. Notre crise à nous est du même ordre, sauf que la glaciation ne touche pas le temps ni le paysage mais les idées. Une couche réfrigérante de nationalisme, de chauvinisme, de racisme tombe à nouveau sur la planète. Avec, notamment, les horreurs de la purification ethnique en Bosnie. Pourtant, répétons-le, la culture n'a rien à voir avec le sang. Elle ne possède ni facteur Rhésus ni incompatibilités radicales. Au cours des siècles, beaucoup de langues se sont mêlées, mutuellement enrichies, fécondées. La culture est le contraire du sang, fluide clos et enclos. Elle est plutôt un fleuve qui ne peut croître et s'écouler que par l'apport constant des eaux qui sont étrangères à sa source. Le seul point commun qu'a la culture avec le sang, c'est d'être apte, comme lui, à la transfusion. Transfusons les cultures. Transfusons les idées. Transfusons même les images. Au terme, nous serons toujours nous-mêmes mais habités par un sang neuf. Je ne crois qu'au sang métissé."

( Vous pouvez retrouver l'intégralité de ce texte sur le site (www.cheminsfaisant.org )à la rubrique PAROLES DE JACQUES et sous le titre " Métissage" )