JOUR 26: samedi 3 octobre

Je suis arrivée un peu tard hier soir à Buzançais. Le charme relativement discret de la ville était encore davantage occulté par un ciel à peine moins maussade que moi. Seul un petit garçon d'une dizaine d' années m'a redonné du baume au coeur en me regardant avec un grand sourire tout en soufflant une messe basse à sa jeune maman. 

- Moi : tu veux dire quelque chose ?

- Lui: je disais à maman que vous étiez courageuse de marcher comme ça.

- Moi: toi aussi quand tu seras plus grand, tu marcheras. Ton oeil s'est allumé, ça ne trompe pas .

Quelques minutes plus tard, je trouve une solution pour la nuit en passant à la mairie. Un employé municipal me confie la clef du "local SDF " que je vais partager avec un monsieur. 

Bruno m' accueille d'un " Bienvenue sister ! J' t' ai vue tout à l'heure, j'ai tout de suite su que tu faisais la route." Le ton est donné. Je détrompe immédiatement mon interlocuteur qui spontanément m'offre de partager son dîner.J'ai pris la route, par choix, pour un temps donné et dans un relatif confort. Je ne fais pas partie de ceux qui "font" la route, qui hantent de leur présence grise les trottoirs, les ponts et les recoins de nos villes. Qu' on ne s'y trompe pas, j'ai une grande compassion pour mes frères humains qui,pour de multiples raisons, se trouvent un jour sans logis. Je sais pertinemment que les revers de la vie peuvent jeter dehors n'importe qui, et que nous sommes tous potentiellement des candidats à l'errance. Sommes-nous d'ailleurs autre chose que cela, malgré notre illusoire sédentarité ?

Je vous recommande de visiter le site de l' association " Sans A,sans abri mais avec histoire " dont le but est de redonner visibilité, dignité et valeur à ces hommes et ces femmes aux destins cabossés. (http://www.sans-a.org )

C'est la mort de son père qui a précipité Bruno dans "la clochardise", il y a 9 ans. C'était son "pilier", et il a disparu en emportant avec lui les fondations de sa maison-fils. Depuis, celui-ci peine à retrouver du travail et de la stabilité. Je n'en saurai pas beaucoup plus, je m'aperçois qu' il m'est de plus en plus difficile de tisser le fil de la conversation. J'en suis un peu déçue, j'aurais aimé parler de liberté, égalité, fraternité avec Bruno. Mais le moment n'est pas au débat d'idées et la fraternité s'expérimente autrement, qui en offrant sa viande mal cuite à partager, qui en écoutant du mieux qu'elle peut les cahots de la route de la vie. Etre fraternel, n'est-ce pas d'abord et avant tout ETRE avec l'autre, dans une écoute pleine et respectueuse ?

Je monte me coucher tôt, pas très rassurée par la perspective de dormir dans un lit que Bruno me conseille d'asperger de produit contre la gale. Pas super sûre de trouver le sommeil dans une chambre qui ne ferme pas à clef avec un colocataire ayant manifestement bu quelques bières et disposé à en boire quelques autres, éventuellement avec des invités de passage.

Je trouve une semi-parade en étalant (un peu tard) ma couverture de survie sur le lit pour faire barrage entre moi et d'éventuelles bestioles et en bloquant la porte avec un carton de vieilles frusques abandonnées par de précédents visiteurs. Je me sens honteuse de cette dernière et dérisoire précaution, signe de mon manque de confiance. Décidément, la route est longue...

Pas comme mes nuits...Je prends congé de Bruno en promettant de penser à lui le 1er novembre, jour de son 45e anniversaire. Il a le même âge que moi, ce qu'il a beaucoup de mal à croire...et moi aussi. Je remarque en partant que la maison d'accueil d'urgence pour les "sans A" se situe ...rue de la liberté. Je renonce à prendre une photo de Bruno, par pudeur et surtout pour ne pas fixer cette image de son visage prématurément vieilli, comme si une réjuvénation était encore possible.

 Je repars de Buzançais avec un sac à dos beaucoup plus lourd... La pluie décide d'ajouter son grain à cette journée tristement commencée.

C'est à Villedieu-sur-Indre que je vais retrouver le sourire. L'animation bat son plein et je découvre avec ravissement un rassemblement de chanteurs des rues s'accompagnant à l'orgue de Barbarie : " les goualantes théopolitaines ". Tout ce petit monde est joyeux et habillé à l 'ancienne. Des dames vendent au profit du téléthon de petits objets qu'elles ont confectionné avec soin et goût. " On ne compte pas nos heures, vous savez. C'est pour la bonne cause." A leur stand, j'écoute avec plaisir un guitariste qui interprète avec beaucoup de talent notre magnifique patrimoine de chansons dites " à texte".

Une commerçante qui tient un stand de créations textiles me complimente sur le galbe de mes mollets. Flattée, j'essaie ses chapeaux, car pour alléger mon sac, j'ai renvoyé chez moi différents objets dont le béret offert par Janine. A présent je le regrette car le froid arrive et j'aurais bien besoin de me couvrir le chef. Les chapeaux créés par la dame sont très beaux mais ils ne me vont pas vraiment. Nous prenons le temps de discuter et je découvre une femme éblouissante en la personne d' Aurore. Je la trouve très belle, très épanouie et harmonieuse, et elle est dotée d'un regard extraordinaire : ses yeux sont d'un bleu doré rehaussé par des "taches de rousseur" marron clair. Mais c'est surtout la vitalité et la tendresse d'Aurore que je lis dans ses yeux. Cette belle femme a manifestement roulé sa bosse, elle " connaît la vie" comme on dit. Elle a tenu un café autrefois, observatoire privilégié pour regarder vivre ses contemporains. Nous parlons de beaucoup de choses, entre autres de la condition féminine et du manque de liberté de certaines femmes. " Encore aujourd'hui, combien de femmes vivent aux côtés d' un tyran ? Qu'on leur laisse une journée et une nuit , une seule journée hors de leur maison, et je suis sûre qu'elles pourraient retrouver le goût de la liberté et peut-être trouver le courage de quitter le joug domestique."

Aurore est juive par sa mère. Elle se souvient des remarques antisémites dont elle a souffert, même très jeune. Comme lorsqu'à l'école primaire, on lui lançait des élastiques dans le dos en lui disant : " Vous auriez tous dû crever dans les camps! " Et ça, 15 ans à peine après la Libération..."Chez les Juifs, il y a très fort cette idée que l'on est le maillon d'une longue chaîne. Faire des enfants s'inscrit dans ce mouvement." Je ne peux m'empêcher de penser à cette belle chaîne fraternelle qui se déroule et s'invente petit à petit à travers la France...Je suis pleine de gratitude pour cette magnifique ribambelle dont elle est le prochain maillon.

Aurore est créative. Sa créativité, elle la met au service de la fraternité en animant des ateliers couture avec des personnes en situation de handicap et des ateliers théâtre avec des jeunes. " Il faut donner aux jeunes des quartiers le moyen de s'exprimer par l'art. Il y a beaucoup d'artistes parmi eux. Il ne faut pas croire que seul le rap est leur moyen d'expression." Aurore a été invitée à se rendre prochainement à Madagascar pour partager son savoir-faire avec les populations malgaches et les aider à fabriquer des objets créatifs avec des matériaux de récupération.

Nous nous quittons chaleureusement, et je repars coiffée d'un nouveau chapeau violet, que j'accepte avec joie, pour les mêmes raisons que celles précédemment évoquées avec Janine.

Je suis subjuguée par la vitalité bouillonnante, la beauté et la générosité d'Aurore. Je l'adopte aussitôt comme phare dans ma vie de femme. Pour se construire et continuer d' avancer, n'avons-nous pas  besoin de personnes re-pères et re-mères ? Besoin de la lumière des justes pour espérer un jour tendre vers ?

NB : PLACE DES JUSTES PARMI LES NATIONS est le nom de la place où j'ai rencontré Aurore. N'est-ce pas précisément là une question cruciale et urgente à se poser ?